Lors du colloque de l’UCLy – Unité de Recherche Confluence, la psychologue clinicienne et thérapeute familiale psychanalytique Christelle Lebon a proposé une intervention qui résonne profondément avec ce que nous observons en consultation : « Quand le conjugal rejoue le fraternel : enjeux cliniques et transférentiels dans la thérapie de couple ». Son propos met en lumière un phénomène souvent invisible mais pourtant central : dans la vie conjugale, les partenaires ne sont jamais seulement deux, car chacun arrive avec sa fratrie interne, ses blessures anciennes, ses rivalités, ses attentes, ses fantômes.
Pour comprendre cette dynamique, C. Lebon s’appuie sur les travaux de René Kaës, Massimiliano Sommantico, et Muriel Soulié autour du complexe fraternel.
Kaës distingue deux axes de la psyché : l’axe vertical, celui du complexe d’Œdipe, et l’axe horizontal, celui du fraternel. Il écrit que « ces deux axes se croisent, se combattent, s’attirent l’un l’autre… aucun ne peut exister dans sa plénitude sans l’autre ». Longtemps, la psychanalyse s’est concentrée sur la verticalité — la filiation, la transmission, les générations — laissant dans l’ombre l’horizontalité, pourtant omniprésente dans les couples contemporains.
C.Lebon montre comment les disputes apparemment banales autour de l’équité — « qui a eu plus de temps pour soi », « qui a encore étendu le linge » — réactivent des logiques fraternelles de rivalité, d’injustice et de quête de reconnaissance. Comme dans une fratrie, chacun cherche à être « l’enfant légitime », celui qui mérite l’attention du tiers. En thérapie, ce tiers est le thérapeute, placé malgré lui dans la position du parent arbitre, garant d’une justice symbolique que les partenaires réclament avec intensité.
Les exemples cliniques qu’elle partage donnent chair à ces mécanismes. Dans certains couples, la dynamique transférentielle devient « acrobatique » : dès que la thérapeute soutient l’un, l’autre se scandalise. Chacun lutte pour être « l’enfant pur », celui qui sera reconnu, réparé, préféré. Sommantico décrit très bien ces couples où « la dimension spéculaire et narcissique du lien fraternel agit comme socle du lien conjugal », enfermant les partenaires dans une rivalité constante, incapables d’assumer des fonctions parentales symboliques.
C.Lebon explore également les formes archaïques du complexe fraternel, telles que Kaës les décrit à partir du mythe de Gaïa. Dans ces formes primitives, l’autre n’est plus un sujet, mais un objet partiel, menaçant ou dévorant. Kaës écrit que « les haines et rivalités précoces concernent la lutte pour occuper seul l’espace maternel ou pour se dégager de son encombrement ». Dans certains couples, cette logique fusionnelle-confusionnelle domine : l’autre devient à la fois indispensable et étouffant, et la moindre intrusion — y compris celle du thérapeute — déclenche une violence transférentielle massive. La relation se vit alors comme un espace où la séparation menace l’intégrité psychique, et où la fusion empêche toute individuation.
L’intervention de C. Lebon ne s’arrête pas à la clinique individuelle : elle s’inscrit dans un contexte sociétal plus large. Elle évoque la crise du contrat narcissique (Kaës), dans un monde marqué par la défiance envers les générations précédentes, les révélations #MeToo et #MeTooInceste, les travaux de Dorothée Dussy sur la « socialisation à l’inceste », et les chiffres alarmants de la CIIVISE, qui estime à 160 000 le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année. Dans ce paysage bouleversé, certains couples se construisent dans un pacte implicite : « toi et moi contre le monde », au prix d’une rupture de l’axe vertical et d’un fantasme d’auto-engendrement. Ils tentent de se protéger d’héritages familiaux destructeurs, mais se retrouvent parfois enfermés dans une indifférenciation qui fragilise encore davantage leur lien.
Ce que C. Lebon met en évidence, c’est que ce qui se joue dans le couple dépasse largement les motifs manifestes de consultation. L’infidélité, les difficultés sexuelles, l’impossibilité de se disputer ou la brutalité des conflits ne sont souvent que les portes d’entrée vers des enjeux plus profonds. Comme elle le dit, « le partenaire conjugal, objet d’amour comme d’hostilité, est aussi la surface de projection d’une fratrie interne ». Dans le transfert, le thérapeute peut être vécu tour à tour comme Gaïa dévorante, comme le père de la horde primitive, ou comme un tiers réparateur. Son rôle consiste alors à supporter ces projections, à les comprendre, et à offrir une réponse nouvelle, non prédatrice, non manipulatrice, capable de restaurer quelque chose du côté générationnel.
Cette intervention invite à repenser le couple non seulement comme un lien amoureux, mais comme un espace où se rejouent des conflits fraternels, des blessures anciennes, des enjeux identitaires et des fractures sociétales. Dans un monde où les modèles familiaux se transforment, où les rôles de genre se redéfinissent, où les transmissions se fragilisent, le fraternel devient un prisme essentiel pour comprendre les couples d’aujourd’hui.
Pour les thérapeutes, cela signifie accueillir non seulement deux partenaires, mais aussi leurs fratries internes, leurs histoires, leurs peurs, leurs élans et leurs espoirs. C’est dans cette profondeur que la thérapie de couple peut devenir un espace de transformation, de réparation et de subjectivation.
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